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       > JEU. 11 NOV. | 18H30 
 LA FIN DES ROIS 
       Chromatique 

Entrée libre à partir de 3€​

LE FILM

La fin des rois

RÉMI BRACHET
FRANCE | 2020 | 40 MINUTES

Clichy-sous-Bois, 2019. Des femmes isolées espèrent un habitat plus digne pour leur famille, la mairie les accompagne comme elle peut. De jeunes footeuses préparent un tournoi à Clairefontaine. Des lycéens créent un spectacle autour de l'assassinat de Chilpéric dans la forêt voisine, ils font des personnages féminins les moteurs de la pièce. Ou l'état et les évolutions du rapport de genres dans une ville de grande banlieue.

LE DÉBAT

REDISTRIBUER LES RÔLES

Affirmer avec vigueur la place des femmes requiert de détordre les idées reçues et de s'approprier de nouveaux territoires de réflexions et d'actions. Aux côtés d'une jeunesse qui réinvente ses codes et ses jeux, beaucoup s'épaulent déjà et appellent à rebattre les cartes.

DÉBAT ACCOMPAGNÉ PAR
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ARTHUR COLOMBET

Comédien, intervenant pédagogique sur le territoire Auvergne-Rhône-Alpes.

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MATTÉO CRESTO

Élève en Classe Préparatoire Intégrée (CPI) de l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne.

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CÉLIA FRANCINA

Médiatrice cinéma. Scènes Publiques. 

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DISCUSSION AVEC LE RÉALISATEUR RÉMI BRACHET

Propos recueillis par Célia Francina.

Novembre 2021.

Parmi la multiplicité des histoires proposées par le film, les images magiques et mythifiantes de la forêt de Clichy adossent la réalité à une fiction lointaine.

Ces images fictionnelles du passé devaient, à l’origine, être la seule finalité du projet d’atelier avec les lycéens. On voulait faire un film kaléidoscope avec des séquences de rêve, fictionnées, parce que pour nous, c’était important que le film « s’échappe ». C’est en travaillant seul avec les jeunes qu’il est apparu intéressant de montrer les répétitions, de raconter ce qu’on vivait ensemble dans l’invention de ces séquences fictionnées. Les jeunes voulaient faire l’expérience du jeu, j’ai fait venir Jules Sagot et on a construit un axe autour de ça. Au cours d’un premier travail avec ces images « rêvées » on s’est questionnés avec la classe sur le passé de Clichy, et qui pouvait être leur roi.

Ce qui est intéressant et marche bien dans le film, à mon sens, c’est que la fiction est pensée pour l’axe théâtre. On n’a pas créé la fiction à partir des répétitions, c’est entremêlé et c’est ce qui fait que le montage parallèle entre les séquences fictionnées et le monde du théâtre marche bien. L’émotion naît de cette articulation-là.

 

Comment les élèves ont-ils abordé l’exercice de jouer leur propre rôle pour la caméra ?

Les jeunes sont cocréateurs. Ils sont complètement acteurs du tournage et du coup, responsabilisés. On a conçu ensemble l’idée de l’atelier, on s’est dit ensemble qu’on monterait un spectacle exprès pour la caméra, que les images de répétition étaient là pour résonner avec une partie fictionnelle. Cela fait la qualité de la relation qu’on a avec eux dans le film. Très conscients du dispositif, ils se sont habitués à la caméra petit à petit et pouvaient par exemple prendre des positions, tenir des regards proche caméra, rejouer des situations avec Jules que j’avais auparavant vécues avec eux.

Ce qui est très important aussi dans la confiance et l’investissement qu’ils ont donnés, c’est l’espace de liberté représenté par l’atelier, grâce au lycée qui nous laissait prendre du temps sur les heures de cours. Ce contexte de liberté sur du temps scolaire a beaucoup aidé. La proviseure ne nous a pas fléché une classe théâtre mais une classe « sans projet » qui était contente d’avoir quelque chose à investir hors des cours, et un temps dédié pour cela.

Lors des répétitions, la question de la légitimité est très rapidement abordée par les jeunes.

Lorsqu’on commence à filmer l’atelier, on refait l’arrivée de Jules. Et ils ont reparlé de ça spontanément : pourquoi Clichy-sous-Bois ? Pourquoi nous ? Qu’est-ce qu’on a à faire avec ça ? C’est un truc qui est assez fort.

Derrière cette question, il y a la question de l’appropriation de leur territoire. Convoquer l’histoire des rois de France et le VIème siècle, pour démontrer un pseudo grand roman national c’est un poncif de l’extrême droite, du nationalisme. Alors qu’en travaillant la question, on s’aperçoit que c’était un moment où la France n’existait pas. Les peuples qui y vivaient venaient de partout en Europe, ne parlaient pas la même langue et se mêlaient sur un territoire. C’était intéressant de voir comment ça résonnait chez les jeunes – ceux-là mêmes que de nombreux discours xénophobes, malheureusement répandus, ne considèrent pas comme Français à part entière. Petit à petit et sans s’en rendre vraiment compte, ils se sont sentis légitimes pour travailler l’histoire de l’assassinat de Chilpéric, pour jouer avec et s’en amuser. Après tout, elle appartient à leur territoire. Cela se faisait naturellement contre ces fantasmes du roman national, datés et remis en cause par l’historiographie récente.

L’enjeu de légitimité s’exprime aussi sur les autres terrains. Les gens ont besoin du service d’hygiène pour obtenir un logement et des travaux, mais il y a une sorte de complexe d’illégitimité à défendre son cas face aux services sociaux. Lors du tournoi de foot à Clairefontaine, les gamines étaient entourées de grands clubs, alors qu’elles venaient d’un club associatif pas vraiment identifié dans le paysage du foot français. Pour elles, c’était très important la représentation de qui elles étaient et du club. C’était beau de les voir se trouver légitimes à être là.

Cette question de la légitimité s’articule à celle de la représentation. Les jeunes en parlent très rapidement et d’une façon très concrète, aidés par le cadre du travail collectif.  

Quand tu travailles là-bas, tu réalises non seulement qu’il y a une grande diversité de parcours de vie, d’origines et de cultures, mais aussi que les jeunes sont en dialogue en permanence là-dessus.

J’ai été assez frappé durant 6 mois par cette classe où il y avait beaucoup de bienveillance entre les élèves, quels que soient leurs cultures, leurs croyances, leurs rapports à la vie. C’était comme si les jeunes se mettaient eux-mêmes en situation d’être en dialogue. Le dispositif a contribué à cela : il les faisait réfléchir et agir ensemble. C’était assez passionnant de les voir travailler autour de questions d’incarnation : qui incarne quoi et comment ? Qui s’autorise à parler de quoi et à prendre quel rôle ? La scène du casting est assez intéressante à ce sujet car les rôles entrent directement en écho avec leurs histoires personnelles.

De mon côté, je ne voulais pas forcer le débat : il s’agissait juste de rebondir sur ce qui se déroulait devant nous. Leur donner des éléments pour qu’ils s’en emparent par l’action, en l’occurrence par l’invention d’une histoire et par le jeu.

Faire des scènes de l’atelier théâtre la structure du film donne une unité entre fiction et réalité. D’ailleurs, au début du film, une femme de la maison de naissance dit à une future mère : « Madame, vous voulez que je vous conte une histoire ? ». L’univers fabuleux des histoires et la réalité très concrète sont immédiatement mêlés !

Dans la première séquence du film que tu évoques, la première image montre les chevaux et le roi mort au pied de l’arbre. Cela passe très vite et reste une image subliminale pour la majorité des spectateurs. On a voulu enchaîner au montage avec un truc très concret : la salle de naissance. De manière très simple et symbolique, ça nous permet d’évoquer les générations à venir. Dire aussi de façon très frontale « c’est un film qui va parler de genre ».

Le film marche par juxtaposition et par échos, ce qui se fait beaucoup au montage. La possibilité de tourner à nouveau après une première phase de montage était essentielle à ce titre. Par exemple, à la maternité on avait enregistré la vie du service, qui est un univers très féminin et intéressant en soi. Mais à partir du moment où le théâtre est devenu la colonne vertébrale, ça ne s’intégrait plus.

Concernant l’unité formelle, il faut savoir qu’au début je n’avais pas les moyens de payer les gens qui travaillaient avec moi car tout passait dans les frais de location du matériel. On a pu dégager des rémunérations dans un second temps, grâce à des aides à la postproduction. L’équipe changeait tout le temps et il fallait être simple pour préserver l’unité et la cohérence formelle du film. Par exemple, c’est pour ça qu’on a mis un filtre qui fait éclater les hautes lumières qui unifie les différents espaces de tournage, qui casse le côté « cru » de certaines situations. Ça apporte beaucoup de douceur à l’ensemble.

J’ai su très tôt également que je voulais de la musique et que je voulais l’utiliser comme un liant narratif et émotionnel. Par exemple, on a mis de la musique baroque sur une scène de répétition au lycée et on l’a fait continuer sur les footeuses à l’entraînement. C’est purement de l’énergie formelle : ça me plaisait d’être dans un film documentaire avec une histoire qui construit des émotions. Et je pense que cette émotion aide aussi à réfléchir.

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