Chine, 21ème siècle, Pékin et les villes du Nord ont besoin d’eau. À 3 000 km au Sud, le Tibet et ses montagnes représentent la plus grande source d’eau du pays. Le gouvernement a pris la décision que l’eau du Sud devra arriver au Nord. Le plus gros projet de transfert d’eau au monde est lancé, il s’appelle Nan Shui Bei Diao – « Sud Eau Nord Déplacer ». Tout le pays est mis en branle au service de la mégalomanie du régime. Non ce n’est pas un film de science-fiction mais bien un documentaire sur un sujet bien réel qui touche les populations chinoises et redessine leur territoire à grands coups de machines et de ciment. De surcroit, la principale originalité du film tient au travail visuel qui injecte subtilement certains codes esthétiques du film de science-fiction dans le film documentaire. Sous l’œil attentif de la caméra d’Antoine Boutet, la Chine se transforme en une vaste région désolée, transformée, méconnaissable. L’espace est ainsi ouvert à une esthétique du sublime qui rend compte de la démesure et de la vanité d’un projet politique particulièrement brutal à l’égard des populations déplacées. Véritables tableaux contemplatifs, les paysages telluriques s’offrent au spectateur avec lenteur et calme, nous laissant admirer la beauté froide d’une Chine bien loin de la carte postale. Le rouleau compresseur du régime communiste est en route mais à chaque fois, à chaque région traversée, c’est comme si on était arrivé trop tard, on nous laisse face aux regards amers des citoyens impuissants. Sud Eau Nord Déplacer est un film singulier qui s’insère pertinemment dans notre époque en peignant le tableau d’une société en prise à un pouvoir politique qui n’a de limites que son imagination.

 

Alexandre RIES