Le Complexe de la salamandre est un film déstabilisant, qui nous prend et nous immerge tout entier, sans préavis, dans le monde de l’artiste Patrick Neu, qui, tel la salamandre, vit dans un feu créateur. Le film nous présente cet artiste singulier, vivant à l’écart de l’univers médiatique de l’art, et qui fait le choix d’un certain silence sur ses œuvres, laissant le soin au curateur Jean de Loisy de se les approprier en leur prêtant les mots qu’il ne parvient pas à formuler. L’art pourrait-il être comme cette « vitrine dont on regarde les parois, et non le contenu », où chacun peut voir et comprendre ce qu’il veut, en fonction de son expérience personnelle ? En tous les cas, cette « langue que tu parles et qu’on ne comprend pas » dit le curateur, le réalisateur tente de la déchiffrer de la plus belle des manières : en laissant l’art cinématographique prendre en charge l’art plastique. Ainsi, par un travail extrêmement précis sur la lumière, sur un cadrage  qui découpe les corps de l’artiste, de sa femme, leurs gestes quotidiens, les œuvres, et même les paysages naturels ou urbains que l’artiste traverse, chaque image que compose le film devient tableau ou œuvre d’art. Le moindre détail est transcendé, et Patrick Neu nous le dit : « Je me nourris de ces chimères en forêt (…) j’aime que tout se transforme, tout commence à vibrer ».  Par ce pouvoir esthétique de l’image, le film est un appel à prendre le temps, à la contemplation de l’éphémère, de la fragilité, et à l’émerveillement devant la beauté de choses simples, comme Patrick Neu qui voit l’objet d’art dans les ailes de centaines d’abeilles.

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Par une approche à la fois rigoureuse et sensible, Le Complexe de la Salamandre s'approche au plus près du geste créatif de l’artiste Patrick Neu et nous donne à éprouver la fragilité de ses oeuvres. La mise en scène, par des gros plans, une très faible profondeur de champ et un personnage souvent en bord-cadre, expose le travail de la matière où se déploie concrètement, sans mots, un art poétique. Ce point de vue immergé qui fait le choix de la contemplation plutôt que de l’explication, travaille le contraste entre la rétention de parole de l’artiste et le verbe du conservateur. Une fois la matière passée au tamis de l’expression manuelle, l’œuvre d’art créée, puis exposée, est libre d’être conceptualisée par d’autres. Alors, l’artiste anachronique s’isole à nouveau dans l’intimité de l’atelier, pour en revenir inlassablement à la silencieuse métamorphose de la matière.