Comment filmer une révolution populaire ? Parfois, il suffit simplement de s'en éloigner un peu pour mieux la montrer. C'est ainsi qu'Anna Roussillon a posé sa caméra durant près de trois ans dans un petit village près de Louxor, très au sud de la capitale égyptienne. Loin des soulèvements du Caire place Tahrir, une famille de paysans continue de vivre, consciente et cependant impuissante face aux seules images qui lui parviennent par la télévision. Anna Roussillon a magiquement réussi à créer un espace d'échanges et de relations dans lequel la caméra a su se frayer un chemin et trouver sa place. Jamais intrusive, toujours respectueuse, elle se glisse dans les discussions, les débats et les réflexions qui, comme l'idéal démocratique tant défendu, laisse la parole à tous ; hommes, femmes et enfants. Et c'est ainsi qu'elle rend à cette famille sa puissance citoyenne. Tous les regards se croisent, les mêmes mots se répètent sans cesse sur les lèvres ; militaires, révolution, islamisme, soulèvements. Des mots parfois hésitants, mais surtout empreints de sincérité et d'un sentiment indestructible ; l'espoir. Anna Roussillon a su capter et exprimer la parole d'un peuple trop souvent invisible et oublié, surtout dans un contexte égyptien en proie à de profonds bouleversements politiques. A partir de choix esthétiques mêlant finesse et discernement, elle nous prouve sans faux-semblants et avec détermination que pour faire un bon film, il faut avant tout savoir se poser en femme du peuple.

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Le premier long métrage d’Anna Roussillon parvient à traiter avec fraîcheur, subtilité et modernisme un sujet difficile : la Révolution égyptienne qu’est venue symboliser la place Tahrir en 2011. La caméra subjective de la documentariste suit le quotidien d'une famille paysanne de la vallée de Louxor. Leur quotidien y est montré, du labourage des terres à l'élaboration du pain en passant par les soirées passées devant la télévision à suivre les élections présidentielles, entre espoir d'un nouvel horizon politique et peur en l'avenir. On s'attache très vite aux personnes qui composent cette famille ainsi qu’aux quelques voisins de leur village. Cette proximité est permise par celle qui existe entre la cinéaste et les personnes qu'elle filme, sans jamais s'immiscer dans leur vie de manière brutale ou intrusive. Et pourtant, le sentiment d'immersion et de réalisme est bien présent. La complicité qui existe entre Anna Roussillon et la famille de Farraj est indiscutable et indéniablement touchante. C'est d'ailleurs ce côté humain et immersif qui contribue le plus fort à la puissance de ce superbe documentaire. Cela passe par des scènes qui font sourire – de celle qui se déroule chez le coiffeur où l'enfant est soucieux du résultat de sa coupe de cheveux à celle, poignante, où une Farraj confie qu'il souhaiterait qu'Anna se fasse enterrer sur ces terres. La réalisatrice montre avec brio les enjeux politiques qui pèsent sur la vie de paysans loin de la place Tahrir, l’épicentre de la révolution, qu'on aurait pu croire a priori peu concernés par les troubles politiques du pays. Il n'en est rien. Enfin, et c'est l'un de ses plus importants mérites, Je suis le peuple propose une vision de la vie des Égyptiens en dehors de sa Capitale, cette partie que négligent les médias.

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D'entrée de jeu, Anna Roussillon dispose avec humour et sensibilité le décor, l'action et les personnages de son film. Dans ce coin de campagne près de Louxor, elle a choisi de filmer Farraj, un paysan, et sa famille. Nous sommes en août 2011 et, au Caire, survient le soulèvement de la place Tahrir. C'est pourtant là, à des kilomètres de la place de l'évènement qu'elle choisit de rester. Pour filmer ce contre-champ de l'Histoire en train de se faire, elle déploie l'art du cinéma direct, tricotant subtilement une chronique intime de la vie paysanne égyptienne et une réflexion terriblement pertinente sur la démocratie, la politique et les médias. Sa proximité avec ses personnages, son intuition de cinéaste, sa présence délicate dans ce tableau en font un film nécessaire à l'heure où tant de politiciens proclament: "je suis le peuple".