ENTRETIEN EXCLUSIF

Etienne Chaillou et Mathias Théry, réalisateurs de

La Sociologue et l'ourson

 

Par l'équipe de La Cité doc - novembre 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA CITE DOC : Des personnes de notre équipe ont vécu le film comme une catharsis. Etait-ce l’une de vos intentions ? Il est vrai qu’il existe peu de documentaires où des sujets lourds sont abordés avec légèreté et humour.

 

MATHIAS THÉRY ET ETIENNE CHAILLOU : Catharsis, c’est peut-être trop fort. Nous avons voulu dépassionner un débat qui nous semblait à l’époque la confrontation de camps retranchés. Nous avons voulu repartir de questions simples auxquelles Irène Théry avait réfléchi, et qui aident selon nous à mieux comprendre les enjeux du débat et à se forger son opinion propre. Par ailleurs, si le récit avec les peluches et les jouets peut paraître léger, le film est parfois grave. Il est question de vies meurtries, de solitude, de mort ou de violences. Mais pour nous le sérieux et l’humour ne sont pas contradictoires.

 

 

 

« Nous ne voulons pas livrer un prêt-à-penser au spectateur mais lui raconter ce qu’une sociologue dit à son fils pour qu’il comprenne mieux les débats, sans gommer leurs incompréhensions ou leurs désaccords. »

 

 

 

La Sociologue et l’ourson est une respiration après les événements de 2012-2013 et non une récréation. Mais est-il, comme a pu le dire Jean-Marie Barbe lors de la diffusion du film à Lussas, un film pédagogique ?

 

Sa dimension pédagogique indéniable nous est apparue nécessaire petit à petit pendant le tournage, face au débat national – qui devenait parfois dialogue de sourds – que le projet de loi a suscité. Mais il n’est pas purement pédagogique. Nous ne voulons pas livrer un prêt-à-penser au spectateur mais lui raconter ce qu’une sociologue dit à son fils pour qu’il comprenne mieux les débats, sans gommer leurs incompréhensions ou leurs désaccords. Le film ne prétend pas faire le tour de toutes les questions soulevées. Le spectateur peut prendre de la distance avec cette discussion mère-fils. Il peut aussi faire l’impasse sur les « leçons » d’Irène Théry pour se plonger dans la chronique de l’année du Mariage, observer le décor, les protagonistes, prendre le pouls d’une époque.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le pas de côté que vous prônez est salutaire, il se distingue de beaucoup de documentaires engagés laissant peu de place à la réflexion du spectateur. En filmant de septembre 2012 à mai 2013, comment êtes-vous parvenus à prendre cette distance sur un sujet pourtant aussi brûlant ?

 

Nous avions commencé la réflexion et le tournage assez tôt dans l’année. C’est Irène Théry qui nous a aiguillés sur le sujet. Fine observatrice des évolutions de la famille, elle nous a prévenus peu après l’élection de François Hollande que l’engagement de campagne pour le « mariage homosexuel » n’irait pas de soi. Quelques mois plus tard, les médias évoquaient le Mariage pour Tous quotidiennement, et nous voyions bien que ça risquait de nous submerger, de nous faire perdre le fil. Fallait-il parler plus de l’opposition, du « droit de conscience » accordé par Hollande aux maires de France avant un revirement, des débats à l’Assemblée, des engueulades en famille ? Des couples homosexuels meurtris, des Femen, des Homen… ?

 

Nous avons fait des choix, en mettant peut-être de côté des aspects importants, l’avenir nous le dira.

Pour tenter de conserver la distance, nous avons essayé d’imaginer un film réalisé pendant la période de loi Veil pour le droit à l’avortement (que nous n’avons pas connue). Que garderait-on de cette période quarante ans plus tard ?

 

 

 

« Comme Irène nous l’a souvent dit, parfois les traités ne peuvent réussir ce que fait un documentaire : vivre la vie de quelqu’un d’autre le temps d’un film. »

 

 

Les rapports entre sciences humaines et documentaire sont parfois très étroits, sans qu’ils soient réellement établis. Pour quelles raisons selon vous ? Votre postulat de départ est de découvrir comment fonctionne le mécanisme du changement dans la société, comme les sociologues ou anthropologues peuvent le faire dans leur profession… 

 

Le documentaire s’appuie parfois sur les travaux de sciences humaines. Les sciences humaines font souvent appel aux documentaires pour communiquer. Les deux démarches peuvent partager des pratiques (s’appuyer sur le vivant), ou des objectifs (mieux comprendre le monde et les organisations humaines). Mais chacun ont des objectifs qui leur sont propres. Les sciences humaines tendent à être le plus complet possible, à fournir des recherches qui peuvent devenir des références, qui peuvent alimenter d’autres recherches, être enseignées en classe. Le documentaire, lui, veut raconter une histoire, faire vivre quelque chose au spectateur pendant une ou deux heures, être une expérience sensitive, plastique. Il n’a pas vocation à être complet sur un sujet.

 

Après avoir lu un traité de sociologie qui convoque l’histoire, le droit, la politique, l’actualité, la philosophie, on peut avoir mieux compris toute la complexité d’une société ; mais, comme Irène nous l’a souvent dit, parfois les traités ne peuvent réussir ce que fait un documentaire : vivre la vie de quelqu’un d’autre le temps d’un film.

 

 

 

Vous expérimentez depuis le début de votre carrière commune des moyens singuliers de mise en scène pour illustrer ce qu’on ne peut pas voir, ni montrer (on pense notamment à Cherche toujours). Ici, vous avez choisi de recomposer des tranches de vies, de relier des paroles et des situations à travers des marionnettes. Quelle place et quels enjeux accordez-vous à la forme du film que vous souhaitez réaliser lorsque vous vous mettez à travailler ?

 

Sans doute marqués par notre formation artistique, nous ne parvenons pas à dissocier forme et fond. L’une et l’autre nous motivent tout autant. Nous discutons beaucoup et faisons sans cesse des aller-retour entre propos et mise en scène. Une idée formelle gratuite sera vite abandonnée, comme un sujet que nous n’arrivons pas à mettre en forme.

 

 

Comment avez-vous eu l'idée de mettre en scène des peluches ?

 

Nous avons plusieurs récits là-dessus, la réalité est sûrement qu’au fil de nos nombreuses discussions, nous avons retenu et développé l’idée car elle nous permettait de répondre en même temps à plusieurs de nos préoccupations : nous emparer du discours du spécialiste, fabriquer des images sur les enregistrements téléphoniques, retranscrire l’aspect théâtral de l’actualité, prendre du recul dans le temps et l’espace, emmener Irène ailleurs que là où elle le décidait lors du tournage…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La question de la durée est aussi un enjeu fort de votre travail. Le temps s’étire pour mieux laisser apparaître de petites choses en filigrane. Dans La Sociologue et l’ourson par exemple, ce qui est passionnant, c’est cette progressive évolution de la pensée et de la compréhension au fur et à mesure des événements (avec des retours dans le passé). C’est quelque chose de rare au cinéma. Quelle importance donnez-vous à la recherche en train de se faire ?

 

Une grande place. Notre film Cherche toujours portait précisément dessus. Introduire le spectateur dans le processus de recherche permet souvent de lui faciliter le travail de compréhension.

 

Quand nous avons commencé à discuter avec Irène, elle nous a dit deux choses qui nous ont marqués : « Il me faut beaucoup de temps pour passer d’une étude longue et très fournie à un discours épuré, simple, audible. Ensuite il me faut encore beaucoup de temps pour amener les gens à reconsidérer leurs certitudes (les « a priori » sont nombreux quand il est question de la famille), il faut que j’associe plusieurs récits historiques, sociologiques, intimes, ça prend du temps ».

 

Ce sont des préoccupations que nous partageons, comment donner accès à une pensée pendant 1h20 sans en faire un condensé ? Comment en laisser une partie hors-champ sans la faire disparaître ? Comment montrer une démarche complexe en restant simple ?

Filmer le chercheur dans son quotidien permet parfois de saisir les nombreux paramètres qui le façonnent tandis que les énumérer sera plus laborieux.

 

 

Le sujet central du film ne semble pas être le Mariage pour Tous, mais bien Irène Théry, son rapport aux événements et son implication dans ce dossier sensible. Comment lui avez-vous présenté le projet du film ?

 

Irène ne voulait pas être le personnage principal du film. C’était clair et net depuis le début et les premiers tournages ou conversations téléphoniques étaient traversés par cette opposition (nous en avons d’ailleurs gardé un peu dans le film). Mais après une mise au point, quand nous lui avons assuré que le film n’était pas sur elle, mais avec elle, portant sur la famille et ses évolutions, Irène nous a donné toute sa confiance. Son tempérament de chercheuse l’oblige toutefois souvent à essayer de comprendre ce qu’on veut faire, donc à se mêler de notre petite cuisine. Mais nous ne lui avons révélé l’existence des marionnettes qu’à la fin des enregistrements téléphoniques.

 

 

La reconstitution au cinéma, ce n’est pas toujours très réussi. Vous réussissez de votre côté à rendre extrêmement vivants ces échanges avec de simples marionnettes, un peu à l’instar de La Nuit de l’ours de Sam et Fred Guillaume. On quitte le terre à terre pour se projeter vers l’imaginaire, on est dans une dimension créative plutôt que dans la reconstitution, est-ce pour permettre au spectateur de prendre de la distance lui-même ?

 

Il y avait un danger à plaquer un discours sociologique sur des images documentaires avec des personnes réelles. Beaucoup de reportages télévisés l’ont fait à l’époque. Ça n’allait pas très loin. Ça peut présenter les individus comme dénués de libre-arbitre, suivant un chemin de vie écrit à l’avance, presque des rats de laboratoires. Or un individu est construit de mille choses. En utilisant l’artifice de la marionnette, le spectateur accepte mieux. La marionnette, comme le théâtre, permet d’épurer le propos.

 

 

Verser l’intime dans la sphère professionnelle sur le sujet de la famille, c’est audacieux. D’après vous, La Sociologue et l’ourson est-il un film engagé ?

 

Il n’est pas ouvertement engagé, mais il s’engage pour un débat fécond, dépassionné, pour une société tolérante qui discute et ne cherche pas à enterrer les difficultés.

 

 

Quark a validé la distribution du film avec Doc(k)s 66. Quand va-t-il sortir au cinéma et sur combien d’écrans ?

 

La sortie est prévue pour avril 2016. Quant au nombre d’écrans, nous n’en savons rien. Ne rêvons pas…

 

 

Allez-vous accompagner le film ? Si oui, comment allez-vous vous sortir du débat sur le mariage pour tous, qui risque fatalement d'arriver sur le tapis ? Irène Théry participera-t-elle à certains débats ?

 

Nous allons accompagner le film un maximum, tant que notre disponibilité nous le permettra. Nous essayerons de ne pas entrer dans le débat, nous avons vu à quel point l’échange peut être stérile si chacun reste campé sur ses positions. Irène est également partante pour accompagner le film, elle pourra parler de la famille, nous du cinéma.